« Oh deux filles ça va, moi ça me fait bander donc »

« Ah pour vous les filles c’est moins difficile, ça excite les mecs donc ils vont moins taper »

Si on m’avait donné un euro, à chaque fois que j’ai entendu ce genre de propos, j’aurais probablement de quoi m’acheter une petite île dans un endroit tranquille. Malheureusement, la connerie n’est pas distribuée avec sa contrepartie financière.

En règle générale, je laisse couler, parce que je n’ai pas forcément l’arsenal à disposition, pour expliquer ce qu’il en est, parce que je n’ai pas forcément envie de me voir répondre « tu devrais être flattée ». Parce que finalement on va toujours finir par me répondre « vous devriez laisser, c’est pas si grave ». Et du coup je laisse faire, et ça, depuis la première fille que je n’ai jamais embrassée, sous les rires et les encouragements de mes potes de l’époque plutôt intéressés par le divertissement.

Le porno mainstream, qui peine à produire des films lesbiens dans lequel l’homme (présent ou fantasmé) n’aurait pas une place centrale, est bien entendu l’un des premiers pourvoyeurs de ces représentations, mais il n’en est pas le seul. On trouve des récurrences du phénomènes un peu partout, voyez ici par exemple :

Touche pas à mon poste, baiser entre Audrey Pulvar et Enora Mala.

L’attitude du présentateur est symptomatique de cet état d’esprit. Il annule le baiser entre garçons, ou au moins le retarde parce que deux filles c’est plus chaud, et il feint ensuite la montée de température.

La question n’est pas de savoir si on peut trouver sexy deux filles qui s’embrassent, la question est de montrer comment la subordination automatique de la tolérance de l’homosexualité féminine à la sexualité hétéro-masculine est dangereuse, non pas seulement dans le monde des idées mais bien aussi dans la rue et ailleurs.

D’abord, l’argument du ça me fait bander confine la lesbienne à une obligation d’être féminine. Dans l’imagination collective le couple lesbien qui fait bander, il ressemble à ça : Baiser de deux femmes lors d'une manifestation (Photo AFP)

Les butch, les androgynes dans une certaine mesure, les trans non-opérées également, sont automatiquement exclues de cette « trêve de l’homophobie pour baisabilité dans l’œil hétéro masculin. » En gros les lesbiennes c’est sexy quand ça ressemble à deux meufs cis[1] rentrant dans l’idée classique de la féminité.

Ensuite, s’il est besoin de le répéter, la sexualité entre filles n’est pas un spectacle (à part quand c’est explicitement indiqué). Elle existe pour elle même et non pas pour l’œil masculin[2]. Tout comme les femmes hétéros ne sont pas juste le complément de l’homme dans la sexualité, celles qui échappent à la norme hétérosexiste ne sont pas là pour le faire bander. Embrasser une fille, on le fait pour nous, pas pour ceux que ça fait fantasmer.

Alors pourquoi, en plus, c’est dangereux ?

Pour comprendre ça il faut se plonger dans ces moments là. Aller un peu plus loin que le « ça me fait bander ». La phrase elle même s’accompagne souvent d’un « si je peux vous rejoindre, n’hésitez pas », « oh moi aussi j’aime les filles, alors ça nous fait un point commun dans le lit ? », « je peux venir ? ». Ca c’est quand on se limite aux dérapages verbaux.

Le souci c’est qu’ils inscrivent dans une logique de disponibilité du corps de la femme. Quand un couple de lesbienne répond non à une sollicitation de ce type on se retrouve face à des situations nettement plus hostiles.

Un petit matin à Paris, un groupe de potes rentrent de boîte, certaines s’embrassent, d’autres se tiennent par la main. La fatigue commence à se faire sentir et on attend le premier metro avec impatience.

Un homme passe par là, remarque le groupe, lance un sifflet d’appréciation, une remarque sur le fait qu’elles sont toutes sexy et décident de tenter d’embrasser de force l’une d’entre elles.

Lever de boucliers, les filles se montrent très agressives, l’homme s’éloigne effrayé, non sans déclarer « vous êtes toutes grosses », « vous avez besoin d’une bite », « sales gouines »[3].

Légitimer une représentation fantasmée de la lesbienne comme rempart à la lesbophobie c’est statuer encore une fois que le corps des femmes est à la disposition des hommes. Et c’est dangereux parce que les lesbiennes (ou les bi’ pans ‘ en relation entre filles) n’ont pas systématiquement envie d’un homme juste parce qu’elles sont en relation avec une femme. Un baiser échangé dans la rue n’est pas une invitation à venir leur raconter vos fantasmes et surtout pas à venir leur offrir votre masculinité comme le cadeau suprême qui leur manquerait. Le sexe entre filles n’est pas toujours le prélude à une partouze avec un homme[4].

En clair, si vous répondez à une fille qui vous explique qu’elle a du mal avec les remarques/stigmatisation/violences dont elle est victime à cause de ses relation avec d’autres filles : « Oh mais ça fait fantasmer les mecs, alors ça va ils vous laissent tranquilles », vous êtes paisiblement en train de lui expliquer que sa sexualité est validée par le désir masculin et donc « ça va ».

Pensez-y.

Notes

[1] Non-trans.

[2] Male gaze.

[3] On retrouve cette attitude de manière quasi systématique dans des cas de harcèlement de rue, où l’agresseur dévalorise « l’objet » qu’il souhaite obtenir, si celui-ci ne se soumet pas.

[4] Cela dit, ça peut, et tant mieux si ça marche.